Une flèche pour deux

Cette nouvelle a été écrite à 4 mains avec Eloïse Chanie et offerte sur nos réseaux sociaux (FB et Instagram) en remerciement aux personnes qui nous suivent. Elle a été postée sous forme de calendrier de l’Avent et nous a imposé une longueur maximale pour entrer dans les dix slides d’Instagram. Un concours aura lieu le 30 décembre pour gagner deux box surprises.

Je vous souhaite une très belle lecture.

Sangil

1

– Lola –

Une voix s’éleva des haut-parleurs.

« Prière de faire attention. Depuis une semaine, un démon dérobe nos auréoles sur Terre. Pour rappel aux nouveaux, chacune contient votre énergie céleste. Sans elle, impossible de vous téléporter ni d’utiliser vos pouvoirs, et un bracelet brisé entraînerait votre seconde mort. Nous vous souhaitons d’ores et déjà une bonne mission. » 

Je frissonnai à cette idée. Si cet imbécile de monstre nous laissait tranquilles lors de nos opérations, l’ambiance au paradis serait bien plus enjouée en cette période remplie de bonheur. Noël, ma fête préférée après la Saint-Valentin, comme la majorité des anges de l’amour. Je me téléportai avec paresse à Chamonix aux coordonnées indiquées, l’avertissement en tête. 

Je bâillai à m’en décrocher la mâchoire, les larmes aux yeux, quand une odeur de sucre envahit mes narines. Je me trouvais dans une pâtisserie ! 

— Eh bien, eh bien, qu’avons-nous là ? m’extasiai-je, en humant avec frénésie.

Je regardai autour de moi. Une longue file d’attente patientait sur l’air de Vive le vent qui passait à la radio. Quelqu’un entra, et un souffle polaire s’engouffra un instant sous mon sweat. Adossée au mur à côté de la porte d’entrée et invisible aux regards, je bougeai les doigts en rythme. L’ordre de ma mission, une flèche sertie de houx et enroulée d’un parchemin, se matérialisa dans ma main. Premier décembre, le pôle des anges créatifs était à l’heure, cette année. Et visiblement, ils s’étaient bien amusés. 

Puisque j’avais choisi de continuer à ressentir les sensations comme les humains, je pris garde à ne pas me piquer sur une des feuilles et lus la fiche de mon protégé. 

Yoan Duran, vingt-cinq ans, salarié pâtissier.

Pâtissier ? Miam !

Je traversai les murs à sa recherche et découvris dans les cuisines un grand jeune homme sec aux boucles rousses, enveloppé d’une lueur blanche, en train de décorer un gâteau de ganache.

Trouvé !

Je posai mes fesses avec soulagement sur une chaise dans un coin et l’observai, les coudes sur une table vide attenante et le menton dans les paumes. 

Régulièrement, sa collègue d’âge mûr, Marine, l’informait des stocks et des nouvelles commandes. Ce ballet continu et la cadence à laquelle il s’exécutait me donnaient le tournis. 

— On n’a pas idée de faire un métier aussi épuisant ! soupirai-je, en trempant un doigt gourmand dans un des saladiers qui s’accumulaient sur ma table pendant qu’il regardait ailleurs.

— Et voilà le travail ! chantonna-t-il, tandis qu’il froissait le dernier post-it sur lequel on pouvait lire un Mont-blanc à réaliser.

Il s’élança vers la boutique, et je le suivis en ronchonnant. 

Adieu, chaise, je t’aimais bien. 

Il fallait se rendre à l’évidence : Yoan et Marine ne semblaient pas intéressés l’un par l’autre. Leurs cœurs ne chantaient pas la même mélodie. Alors que, parmi la fanfare des clients, j’arriverais peut-être à déceler des notes similaires.

Comme je n’appréciais pas de me faire traverser par des gens – après tout, je n’étais morte que depuis six ans, et la réalité de mon décès me pesait encore –, je m’assis à l’extrémité du comptoir d’angle. Impossible pour moi de supporter tout un après-midi debout contre un mur. Et cerise sur le gâteau : de mon promontoire, la marée de clients s’étalait devant moi en un panorama parfait. Je dodelinai de la tête sur le tube de Mariah Carey et chantai en rythme.

Make his wish come true.

Un jeune homme blond.

All he wants for Christmas isn’t you.

Un petit grand-père.

Isn’t you.

Une cougar.

Isn’t you.

Une enfant.

— Pitié ! Qu’on m’achève ! gémis-je, en remarquant le temps filer sans le moindre progrès en vue. À ce train-là, j’y serai encore dans un mois. 

Cinq heures plus tard, il quittait enfin la boutique, un tote bag rempli d’invendus à la main.

Bon Dieu, mais qui fait encore des heures pareilles, de nos jours ? Je ne sens plus mes fesses !

Je le talonnai, impatiente de me poser dans un canapé digne de ce nom. Je m’y échouai dès notre arrivée, après avoir voleté deux étages d’un immeuble coquet. Bien installée, un thé de Noël saveur pain d’épices dans les mains que je pris garde de rendre invisible, je jetai un coup d’œil alentour. L’appartement sentait bon la cannelle et était déjà décoré de guirlandes, sapin et boules enneigées. Sans oublier une petite crèche revisitée et des cerfs blancs disséminés dans tout le salon, accompagnés de cheveux d’ange (bien loin de la vérité, évidemment). La totale. Je le sentais, cette mission allait me plaire ! 

C’est alors qu’un parfum féminin sur la table basse attira mon attention. Je me redressai depuis les coussins.

— Tiens, tiens ? 

– Valentin –

Le bon de mission en poche, je me matérialisai en plein milieu de femmes en sueur, leggings bariolés et mini-shorts moulants.

Oh, misère… C’est quoi, ce cirque ?

Il n’y avait pas que la musique qui pulsait, dix personnes sautaient dans tous les sens comme des furies, le visage dégoulinant. Quelques gouttes me traversèrent, et je m’éloignai. Face au groupe, ma cible : une blondinette auréolée d’un léger halo blanc encourageait ses élèves.

Génial… J’ai gagné une sportive. Bon, l’avantage, c’est qu’elle est plutôt jolie, ça devrait vite se régler.

— La séance est terminée, les filles ! s’exclama la prof, en applaudissant leurs efforts. Rendez-vous dans deux jours. Et n’oubliez pas de boire healthy ! Oui, Ghislaine, tu as mérité ton unicorne latte au café d’à côté. C’est le mois idéal pour se permettre notre mélange favori.

— Lait de coco, gingembre, curcuma, citron, miel, me voilà ! hurla la plus petite du groupe.

Toutes rirent en chœur, alors que je m’écrasai le visage de la main. Sans entrain, je suivis ma cible jusqu’au vestiaire. En attendant qu’elle se change, je détaillai une employée juchée sur son escabeau pour accrocher des décorations de Noël. La prof sortit bien plus vite que prévu, emmitouflée d’une parka bleue criarde. Elle salua tout le monde sur son passage et récupéra un vélo en bas des marches du fitness pour effectuer les quelques mètres la séparant d’un café. L’homme derrière le bar à la déco surchargée d’ampoules l’accueillit d’un « Salut, poupette » et prépara son gobelet sans qu’elle ait à le demander.

Intéressant…

Elle sirota sa mixture à l’odeur d’orange et de betterave, avant de la coincer dans son panier et de reprendre la route. Je voguais à quelques centimètres du sol pour la suivre à la même allure, plutôt rapide pour une femme si menue. Elle s’arrêta chez un petit primeur, récupéra des carottes et poursuivit son chemin jusqu’à un immeuble de deux étages. Je la laissai ranger son vélo à l’intérieur pour étudier la liste des habitants et les environs, notant au passage la proximité de l’Aiguille du Midi. Je levai la tête pour me figer sur l’unique balcon surchargé de décorations lumineuses. 

Des étoiles, des cerfs, des cristaux de glaces et des lutins… La panoplie complète. J’ai tiré le gros lot, on dirait !

Je fermai les yeux pour tenter de chasser le mal de crâne qui me pendait au nez et, d’une pensée, regagnai la balustrade pour poser mes fesses entre deux sucres d’orge. Face à moi, ma cible accrochait sa veste à l’entrée et se laissa choir sur le canapé, pile sur une autre femme aux formes généreuses. Lorsque celle-ci, la petite trentaine, la traversa en se relevant, j’en tombai des nues et sortis ma collection de jurons préférés.

— Lola ? Qu’est-ce que tu fous là ? m’écriai-je, en la rejoignant à l’intérieur.

– Lola –

La vie, l’espoir, le bonheur, l’optimisme. Il s’agissait des diverses symboliques du vert. Mais les prunelles qui me fusillaient du regard avaient beau être de cette si jolie teinte, elles n’en exprimaient pas ces sentiments. 

— Val ? hoquetai-je, en considérant mon ancien camarade de promo. Mais… 

Non… Pas lui !

Visiblement, je n’étais pas la seule abasourdie. Malgré son allure conquérante, Valentin semblait ne pas en revenir.

— Qu’est-ce que tu fous là ? se répéta-t-il, subitement excédé, ses grands yeux écarquillés.

— Je te retourne la question. On nous colle sur la même mission ? Les cupidons ne travaillent plus en solitaire ?

— Je viens pour… commença-t-il, en récupérant le parchemin de la poche arrière de son jeans noir afin de l’examiner. Megan. Toi aussi ?

— Non, je m’occupe de Yoan. Visiblement, ils sont colocataires.

L’intéressé en profita pour sortir de la salle de bain et s’asseoir sur le canapé.

— Oh, misère… s’exclama le jeune trentenaire, dépité. 

Il passa une main dans ses cheveux châtain foncé avec tant de force que j’eus peur qu’il s’en arrache une touffe.

— J’avoue, c’est aussi la première fois que ça m’arrive. Cette coïncidence…  

Valentin me détailla de la tête aux pieds, et ses deux jades s’arrêtèrent sur l’auréole rouge à mon poignet. Ma paupière tressauta.

— Euh… Plaît-il ?

— Quarante-neuvième mission ? On a commencé ensemble, non ? insinua-t-il, d’un ton narquois, de toute la hauteur de son mètre quatre-vingt bien entamé.

Je levai un sourcil, et sa réputation me revint à l’esprit. Il pouvait parler… Je n’avais jamais vu de cupidon – comme on nous appelait familièrement – aussi peu dans son élément. Six ans après notre stage de formation, il faisait toujours autant parler de lui. Là où Valentin passait, les protégés trépassaient. Les plus chanceux finissaient en piteux état. Je repensai à celle qui avait terminé avec trente-huit points de suture et au quinquagénaire souffrant d’une triple fracture du bassin.

— Et toi ? Combien ? Quatre-vingts ? 

— Ma centième. Je monterai peut-être au grade supérieur, fanfaronna-t-il, en se retournant vers son humaine.

— Hin, hin. Bonne chance… 

— T’inquiète, ça va le faire, comme d’hab, lança mon compère, alors qu’il s’éloignait pour visiter l’appartement.

Je ris en soufflant du nez de consternation et m’avachis dans le fauteuil à côté de Megan, près du saladier de chips de légumes. J’y plongeai une main quand nos protégés regardèrent ailleurs et en enfournai une poignée avant de grimacer.

C’est quoi, cette horreur ? Où est parti tout le gras ?

Je retirai mes doigts du contenant comme s’il m’avait brûlée. Journée de merde. Pas de prétendante en vue, pas de chips correctes, et Valentin ! Comment garder ma créativité avec un énergumène pareil dans les parages ?

Aaah, Valentin… Partout où il passe, l’ambiance trépasse…

4

– Valentin –

Je furetais dans les affaires de Megan, passant de son armoire à son courrier personnel, sans chercher quelque chose en particulier, juste pour me sortir Miss Rondeurs de la tête.

— J’ai fait quoi au Bon Dieu pour mériter ça ? m’exclamai-je, en scrutant le plafond.

Manche relevée, je jetai un coup d’œil sur mon bracelet aussi rouge que le sien. J’attendais avec impatience d’y voir un troisième chiffre et une autre couleur, preuve de mon efficacité. Ça m’éviterait par la même occasion de me coltiner une collègue plus longtemps que nécessaire.

L’arrivée de ma protégée me ramena au présent. Une fesse sur son bureau, je l’observais passer de son armoire à la salle de bain, puis se diriger vers la fenêtre.

— Salut, Cookies ! 

Oh, bon sang, je ne l’avais pas vu ! Mais voilà la solution à ma tranquillité ! Lola et son allergie ne s’approcheront plus de moi, et je n’aurai pas à supporter ses remarques idiotes.

Je lançai un remerciement au ciel, ciblant le pôle prière, soudain plus guilleret. Cette mission commençait à me plaire. 

Megan déposa un quart de carotte et sortit le lapin de son enclos pour lui faire des papouilles. Une fois qu’elle fut occupée à changer le foin, je m’accroupis tout en restant invisible et me collai à l’animal pour le frotter contre mon pull. C’était bien la première fois que j’appréciais des poils blancs sur ma tenue anthracite.

Bon, c’est pas tout ça, mais faudrait penser à l’autre, maintenant.

Je passai la nuit à lire ses messages téléphoniques et naviguer sur ses réseaux sociaux. Au petit matin, je ne voyais aucune raison de m’extasier sur ce que j’avais appris des dernières musiques entraînantes, encore moins des matières non transpirantes. Je sentais l’odeur de la poisse, et ça commençait légèrement à m’irriter. 

Lorsque Megan entra dans la salle de bain, je m’abstins de la suivre, mais restai tout ouïe au cas où elle chantonnerait un truc sous la douche qui pourrait m’aiguiller.

Ce serait con de passer à côté, pensai-je bien fort, au cas où on m’écoutait, là-haut. Même si les femmes ne se bousculent pas au portillon, ce n’est pas une raison pour me rincer l’œil. Enfin, bref, chaque chose en son temps ! Là, je priorise ma reconversion professionnelle. 

Deux heures plus tard, j’avais « couru » quinze kilomètres, soit trois tours de parc, m’étais interrompu pour l’observer boire un thé sur le pouce auprès d’une vendeuse ambulante à proximité d’un marché d’artisans, et maintenant, elle s’attaquait à un parcours Vita.

Mais elle ne s’arrête donc jamais ? Pas étonnant qu’elle soit encore célibataire !

Résolu à bouleverser sa routine, j’adoptai un tout autre regard sur son environnement. Après un quart d’heure, je n’avais croisé que trois sportives, des enfants et un vieillard qui promenait son chien. 

Le boss a raison : faut pas travailler le jour dominical.

Dépité, je la suivis jusqu’à ce qu’un cycliste, dans la trentaine et sans alliance, passe au loin. Ni une ni deux, je fonçai sur lui et, d’une pichenette du doigt, déraillai sa chaîne. Il se vautra bien comme il faut sur le passage de ma cible. Tout sourire, j’attendis à proximité, bras croisés. 

Si, là, elle ne s’arrête pas un peu pour parler aux gens, je ne m’appelle pas Valentin !

Les mains dans le cambouis, l’homme releva sa tête lorsque Megan l’interpella.

— François ? Ça va ? demanda-t-elle, tout en trottinant sur place.

— Meg chérie ? Oui, et toi ?

— Ne m’appelle plus comme ça, je te l’ai déjà dit ! ronchonna-t-elle.

— Désolé, vieille habitude.

— Ouais, on s’est quand même quitté depuis presque un an.

Non, mais je rêve ! Le seul mec à l’horizon, c’est son ex ! 

Bras croisés, je jetai un regard mauvais vers le ciel et zappai complètement leur séparation. Quand je rattrapai « Meg chérie », d’humeur maussade, elle n’était plus très ouverte aux rencontres. Mon état d’esprit ne volait pas plus haut, en mode éponge. On rentra directement à son appart. Une fois en bas de son immeuble, je me matérialisai dans le salon et remarquai Lola, encore étalée sur le canapé. Hors de question de lui parler, je continuai droit dans la chambre de Megan, un rictus mauvais aux lèvres.

Moins je te vois, mieux je me porte, Miss Sarcasme ! 

5

– Lola –

 D’après l’aura massacrante qui émanait de Valentin, son dimanche avait dû être aussi fructueux que le mien. Chou blanc encore pour aujourd’hui. Après avoir fait le tour de son entourage toute la journée, j’avais constaté que le cœur de Yoan ne chantait pour personne.

Et si je tentais du côté des intéressées qui croisent son chemin ? Peut-être qu’une des demoiselles réussira à attirer son attention ? 

— L’amour au premier regard ! pépiai-je, en me mouchant. Le coup de foudre ! C’est génial les coups de foudre, non ?

Je captai la mine lasse de Valentin qui passait par-là, avant de secouer la tête.

Ah bah, évidemment. Toi, c’est pas près de t’arriver, vu la tronche de six pieds de long que tu tires en permanence…

À moi non plus, d’ailleurs. J’avais donné et épuisé toutes mes cartouches. La dernière datait de mon entrée au Paradis, où je m’étais fait rouler dans la farine en beauté. Conclusion : je préférais me perdre dans les romances de mes protégés et celles des fictions que dans la mienne.

En parlant de protégé, Yoan prévoyait de passer la soirée dans une brasserie avec des amis. Je le suivis sans entrain, impatiente d’échapper à ce froid glacial. Il leva les yeux sur le paysage, et je l’imitai. Ce qu’il regardait avec émotion me coupa le souffle. Je tournai sur moi-même, médusée. Monts et falaises enneigés nous entouraient à perte de vue et brillaient sous la teinte rose et orangée de l’astre couchant. Le soleil descendait derrière le Brévent. Je remarquai aussi une cascade de glace et un écoulement d’avalanche récent. Le choc de ne me rendre compte de l’environnement que maintenant fut vite remplacé par mon euphorie.

— Décembre en plein Chamonix ! Mais oui, il va sûrement neiger !

Je bougeai les doigts et, parée d’un bonnet, de gants et d’une écharpe, sautillai vers Yoan. En constatant qu’il ouvrait la portière de sa voiture à quelques pas de là, je m’empressai de le rejoindre. Essoufflée comme après un marathon, je pris place à côté de lui. Et dire qu’il avait failli partir sans moi ! Normal qu’il soit toujours célibataire, le goujat !

Une fois à la MBC, la « Micro-Brasserie de Chamonix » qui servait des bières artisanales, il retrouva ses amis. Deux nanas et leurs mecs. 

Bon, c’est pas encore la bonne. Oh, à moins que… ?

Une des deux demoiselles lui coulait des regards éloquents… qu’il ne remarqua pas le moins du monde. Je pouffai. Si je m’appelais Valentin, peut-être aurais-je tenté un petit quelque chose. Or je m’appelais Lola, et ma devise était de diminuer la liste de nos patients en mal d’amour, et non d’augmenter celle des cœurs brisés.

Je fermai les yeux et écoutai les mélodies qui m’entouraient, focalisée sur le cœur de Yoan pour trouver une résonance jumelle, ou tout du moins, proche. J’ouvris les paupières sur une jeune femme, deux tables plus loin, qui le dévisageait avec gourmandise. J’eus un mouvement de recul. 

Saperlipopette ! Certainement pas ! Il est hors de question de perdre mon précieux temps en coup d’un soir !

Je me concentrai de nouveau et me tournai vers une autre prétendante. Nope, bien trop jeune. À peine la quinzaine. Je soupirai et tentai encore. Une mélodie ténue, mais dont l’harmonie avec celle de mon protégé n’était pas à prouver, me fit lever le menton sur une magnifique demoiselle qui passait dans la rue d’en face. Je m’approchai d’elle d’un battement d’ailes puissant qui me vaudrait à coup sûr des courbatures. Et un rhume, mon écharpe et tout le toutim m’attendant à l’intérieur.

Pas de bague au doigt et un sourire empli de joie de vivre. Idéale pour mon Yoan ! Elle traversa le passage piéton d’un pas vif pour rejoindre la rue de la MBC qu’elle longea.

Vite ! Viiiite ! Une idée de génie !

Un homme marchait avec empressement vers nous, un gobelet fumant à la main.

Ah, un chocolat chaud ! L’incontournable Coup de foudre à Notting Hill ! Parfait !

Soudain, il quitta le trottoir des yeux et, quelques instants plus tard, se tamponna malencontreusement contre la belle femme qui se retrouva éclaboussée juste devant la porte du bar.

Bien ! Maintenant, fais un esclandre, et Yoan accourra avec des serviettes ! Allez, mon grand, tu peux le faire ! Une seconde. Dans le film, elle s’éprend de Hugh Grant alors qu’il l’arrose, non ? Mais dans ce cas…

— Veuillez m’excuser, je suis confus ! se morfondit l’homme.

Contrariée, elle leva la tête de sa veste tachée et tomba en pâmoison devant les traits de son interlocuteur. 

Eh voilà ! Qu’est-ce que je disais… ? 

Un halo de lumière inhabituel attira mon regard, et j’aperçus la cause de mon échec. Un cupidon à l’apparence de vieux papi édenté, assis sur un balcon, les jambes dans le vide, me gratifia d’un clin d’œil et disparut. Je grognonnai, blasée de m’être fait coiffer au poteau, et retournai bouder au chaud sur ma chaise.

De toute évidence, ma mission allait prendre un peu plus de temps que prévu.

6

– Valentin –

J’aurais aimé faire craquer mes os comme dans les films, en inclinant la tête d’un côté puis de l’autre parce que je ressentais un peu trop vivement la tension dans mes trapèzes. J’avais passé une soirée exécrable à regarder de loin Megan se perdre dans des mièvreries à la TV. Et à côté d’elle, Lola, vautrée dans le canapé, une plaque de chocolat sur son ventre déjà bien gâté de douceurs.

— Ton mec dort, je te signale, grommelai-je. Tu comptes rester là encore longtemps ?

— Hum ? La flemme, plus l’énergie de rentrer chez moi. Mais je t’en prie, pars sans moi.

Je ne pus m’empêcher de lever les yeux au plafond.

— Premièrement, c’est pas comme ça que je m’implique dans le travail, moi, crachai-je, en comptant sur mes doigts. En mission, je ne lâche jamais d’une semelle mon affectation. Deuxièmement, je ne suis pas fatigué, même après avoir suivi Miss Sportive dans tout Chamonix ! 

Face à ma verve, Lola se figea un quart de seconde sur son siège, m’encourageant à déblatérer sur nos différentes visions du travail.

— Je ne me goinfre pas non plus de nourriture des humains dans leur dos ! Et je… je… Raaaaah ! 

M’éloignant de cette insolente gloutonne, je repartis dans la chambre déserte pour éviter de m’énerver inutilement et de devenir grossier. 

Si vous en aviez encore besoin, voilà une nouvelle preuve que je ne suis pas destiné à bosser sur des missions à plusieurs ! bougonnai-je bien fort, histoire que mon mentor m’entende… sait-on jamais. Les heures suivantes, je tournai en rond, furibard de rester cloîtré ainsi, pendant qu’elle gloussait de concert avec Megan.

Si je ne gagne pas mon galon supplémentaire avec cette mission, c’est à n’y rien comprendre !

Après avoir constaté à quoi carburait Megan – un petit-déjeuner pour quatre constitué de kiwi, de céréales, de fromage blanc et d’eau zestée d’agrumes –, je la suivis dans son ennuyeux train-train jusqu’au fitness. Le même trajet à bicyclette que la veille au soir, sans l’arrêt au bar. À l’accueil, elle embrassa ses collègues – toutes féminines, sinon ce n’était pas drôle – et fila au vestiaire. En sortant, elle me dépassa pour se diriger vers une salle de muscu. Hélas, c’est à peine si elle glissa le cou à l’intérieur pour saluer les quelques hommes, avant de s’installer sur un vélo dans la pièce attenante. Je secouai la tête, désappointé.

Blasée devant tant de muscles ? Ou parce qu’il n’y a que du muscle et que tu cherches autre chose ?

Je me demandai sérieusement si on ne m’avait pas refilé une mission impossible pour cette centième. Je n’en avais jamais raté une, ce n’était pas maintenant que ça allait commencer !

Une femme à la tresse aussi longue que son dos s’installa à côté d’elle, et toutes deux discutèrent à bâtons rompus. Leur blabla m’endormait peu à peu, quand la dénommée Isa lui proposa de l’accompagner à son cours de danse : il lui manquait une cavalière pour un de ses duos. Mon regard fila de l’une à l’autre, les yeux brillants d’expectative. 

Tu vas bien dire oui, n’est-ce pas ? maugréai-je, la mâchoire contractée à m’en faire mal.

Quand elle accepta enfin, je sautai comme un con dans toute la salle, trop heureux de cette opportunité. L’heure suivante, je la passai à siroter en douce un jus de fruits proposé par le fitness, ma façon de fêter cette première occasion de créer du lien.

J’ignore si ce fut la boisson qui me donna des aigreurs d’estomac ou le calcul de la moyenne d’âge du groupe de danseurs. Néanmoins, j’en étais à déchanter sévère. Son cavalier avait la soixantaine et, bien que la différence générationnelle ne me dérangeât pas du moment que tout le monde était majeur et consentant, là, j’avais du mal avec sa compagne qui l’attendait à proximité d’un déambulateur, admirative des prouesses de son bien-aimé.

J’eus beau tenter de la lier avec d’autres danseurs, rien n’y fit. Elle souriait toujours comme si elle prenait vraiment du plaisir, mais son cœur pulsait aussi fort qu’un encéphalogramme plat.

Même les deux hommes présents à son cours de fitness ne la branchèrent pas, et le serveur du café se trouvait en galante compagnie avant de lui apporter son sempiternel gobelet healthy. Le moral en berne, je me contentai de la suivre, assis sur le garde-boue de son vélo.

 7

– Lola –

Je fixai Valentin, les yeux écarquillés comme des soucoupes. Il était allongé dans le canapé, insensible aux fesses qui s’asseyaient sur lui, et tout particulièrement, sur son visage. Incrédule, j’hésitais entre lui demander s’il allait bien ou s’il pouvait me céder un peu de place, puisque l’autre fauteuil attendait patiemment dans une des chambres afin de permettre aux convives de danser. 

Quelle mouche l’a piqué ? C’est la première fois qu’il s’y installe.

Un début de fourmis dans les orteils, je pris mon courage à deux mains.

— Val, tu peux te décaler, s’il te plaît ?

— C’est Valentin ! grogna-t-il, en se redressant néanmoins.

Tiens ? Il s’exécute ? Bizarre, y a un truc qui cloche.

Ne comprenant pas de quoi il s’agissait, je le rejoignis et soupirai d’aise. J’ouvris un œil paresseux sur les invités qui se déhanchaient au son de la musique. Il ne s’agissait que d’amis habituels, et aucun n’était le couvercle de nos deux pots de confitures.

La tête enfoncée dans le dossier moelleux, un second soupir s’échappa de mes lèvres. Mon nez me titilla, et je le frottai de la main. Hélas, le chatouillis revint. Je fronçai les sourcils en me grattant une nouvelle fois. Encore. Encore.

— Atchou !

Mes yeux commencèrent à me démanger, et des larmes affluèrent.

— Bordel ! grinçai-je, les dents serrées, en me levant d’un bond.

Pas possible ! Je n’étais allergique qu’à une chose. Aux lapins ! Mon regard balaya le canapé et y repéra de petits poils blancs, avant de se planter sur le sourire narquois de Valentin. Je contractai les poings en remarquant son pull.

— Tu t’es couvert de poils de lapin ? T’es sérieux ? reniflé-je.

— T’as un problème ? demanda-t-il, d’un ton trop suffisant pour être honnête.

Je secouai la tête et m’éloignai en quatrième vitesse – effort assez rare dans ma vie pour être souligné –, terrifiée à l’idée que mon nez devienne un geyser intarissable. Cet imbécile aurait bien mérité que je me soulage sur lui !

Urgent ! Je recherche un mouchoir ! Votre prix sera le mien !

À la recherche du précieux, je m’engouffrai pour la première fois dans la chambre de Megan, en vain. Ça ne se mouchait jamais, les sportifs ? En revanche, j’y remarquai le fameux lapin blanc. Cependant, l’explosion sur le point de se produire, je le délaissai et me rendis au lavabo de la salle de bain. J’en ressortis de longues minutes plus tard. Dans le salon, Valentin ne glandait plus dans le canapé, mais demeurait debout, adossé à un mur.

— En fait, t’as juste voulu profaner mon unique lieu de repos, sifflai-je. T’as vraiment que ça à foutre ?

— Faut croire que rien d’autre me vient à l’esprit quand t’es dans les parages.

Partout où Valentin passe, ma patience trépasse. 

À deux doigts de lui arracher la tête, la sonnette nous interrompit. Nous nous tournâmes de concert vers la porte pour y voir entrer un duo inconnu. J’écoutai leur mélodie avec attention, surprise de remarquer qu’ils possédaient leurs chances avec nos humains.

Je fis volte-face vers Valentin, lui aussi très intéressé par la situation.

— Le premier qui fait vibrer le cœur de son protégé ce soir pourra demander ce qu’il veut au perdant ! m’écriai-je, la main tendue vers lui, dans l’espoir fou de lui rendre la monnaie de sa pièce.

Deal ! approuva-t-il, en la serrant et en s’élançant d’un battement d’ailes vers les nouveaux venus.

8

– Valentin –

Avachi au centre du canapé, je regardais Lola dormir dans le fauteuil, les jambes repliées sur le côté. Je me perdis dans la contemplation de son profil, avant de détourner les yeux. 

Sept jours qu’on se trouvait abonnés aux ratés, à faire chou blanc auprès de leur entourage. Faut dire qu’elle m’avait bien cassé mon coup avec le plombier. Alors, je m’étais vengé en contrant sa tentative de lui coller la livreuse de sushi. La belle Asiatique avait probablement ses chances, toutefois, j’allais quand même pas la laisser gagner à son pari ridicule ! Je lui avais encore bousillé sa rencontre au supermarché, parce que Megan avait décidé de faire les courses en compagnie de Yoan. L’occasion était trop belle pour ne pas briser ses attentes avec la vendeuse de parfum. Elle n’avait qu’à pas me chercher aussi, cette Miss Enquiquineuse de première. 

Elle me gonfle ! C’est bien simple : de savoir que je vais me la coltiner le soir en rentrant, j’ai plus une once d’énergie ni d’idée pour ma cible. OK, Miss Mollassonne a du courage de jouer sur mon terrain en se voulant aussi efficace que moi, mais faut pas déconner non plus ! 

Un ronflement plus impressionnant que les précédents la sortit de son sommeil. Elle passa une main sur son visage, renifla, puis son rituel s’acheva par un éternuement qui m’aurait dérobé un sursaut, si je n’avais pas aperçu son joli nez droit frémir. Au lieu de quoi, il m’arracha un petit sourire.

— Arg ! Mon dos… couina-t-elle, en s’asseyant, la main posée sur les lombaires.

— Rien ne t’empêche de profiter de ton lit douillet, là-haut.

Elle ne prit même pas la peine de me répondre. À la place, elle ronchonna :

— C’est trop long… Je vais pas attendre mille ans que la bonne personne lui passe sous les yeux !

Elle poussa un soupir à fendre l’âme digne d’une drama queen.

— Ce serait tellement moins fatigant qu’il tombe amoureux de sa colocataire, poursuivit-elle en s’étirant.

Oh putain ! Oui ! 

Elle se leva d’un bond.

— C’est ça ! s’écria-t-elle, d’une voix de crécelle en sautillant sur place.

Hum ? Elle est pas censée être crevée d’un rien ? Depuis quand elle fait sa Duracel dès le réveil ?

— Faut qu’ils succombent l’un à l’autre !

Je la regardai, encore ébahi par son idée de génie.

— Mouais, pourquoi pas, banalisai-je, trop fier.

Si je n’y avais pas pensé jusqu’à maintenant, c’était uniquement parce que je ne voulais pas me coltiner Miss Lola plus que de raison. Je devais toutefois bien avouer qu’elle se révélait moins pénible que prévu. Ça devait pouvoir se tenter. D’ailleurs, ils partageaient un point commun : leur quête d’amour. Parfois, il ne fallait pas aller bien loin.

Lola se rassit, les jambes en tailleur. Elle se tourna vers moi et enclencha le moulin à paroles.

— Il est bon danseur, non ? Il pourrait lui faire le coup de la chanson de Dirty Dancing. Dans Crazy Stupid Love, c’est prouvé, ça marche avec toutes les filles.

 — Mouais… Pas sûr qu’elle apprécie pour autant, vu son expérience avec le sexagénaire au cours de sa copine. Il y a que le sport qui intéresse Megan…

J’observai ses grands yeux marron papillonner à la recherche d’idées, ses mains triturant son pull en cachemire jaune qui mettait en valeur ses petites poignées d’amour.

— On pourrait casser une patte à son lapin, s’extasia-t-elle, d’un air diabolique, en entortillant avec frénésie une mèche brune autour de son doigt. Elle sera au bout de sa vie, et Yoan restera près d’elle pour la soutenir. 

Là, elle me prenait par surprise, la bougresse ! Trop étonné, je n’eus pas le temps de lui répondre qu’elle enchaînait sur une autre idée.

— Sinon, le classique vomi sur les chaussures de l’homme. Dans Cinquante nuances de Grey, ça marche du feu de Dieu !

— Bon sang, tu vis dans quel monde ? Tu parles que de romances fictives ! Me dis pas que tu t’inspires de films et de bouquins pour tes missions ! m’exclamai-je, interloqué, découvrant son côté fleur bleue abyssal.

Elle balaya mon accusation d’un geste vague, les joues rosies et le regard fuyant. Néanmoins, ça ne l’empêcha pas de continuer à déverser ses inepties. 

— Je te proposerais bien qu’il fasse un peu de forcing. Dans les romances, ça marche toujours. 

— Tu déconnes, pas vrai ?

Elle me jeta un petit sourire mutin.

OK, je me suis trompé sur son compte… Elle est encore plus déjantée que je le pensais.

— Bon, bref, toussotai-je pour masquer un rire, mais elle ne fut pas dupe. On va… On tente le coup de l’inauguration du mur d’escalade avec la dégustation des muffins au chèvre ? Tu sais, le prospectus qui traîne sur leur table ? 

— Des muffins au chèvre ? Si champêtre, comme dans L’amour est dans le pré ! 

— Pffff, tu me fatigues, on peut aller à l’essentiel ? Si tu veux, je provoquerai un orage, et ils rentreront sous le même parapluie. Maintenant, par pitié, arrête avec tes références cinématographiques !

— Le parapluie des amoureux ! J’adore ! gazouilla-t-elle, en applaudissant.

Dépité, je me pinçai l’arête du nez, comme si cela pouvait chasser par miracle la migraine qui m’assaillait.

Si le département des prières pouvait entendre la mienne, ce soir : faites que la mission se termine vite et qu’on me débarrasse de cette pipelette. 

 9

– Lola –

— Sacrebleu ! Une tuerie, ces muffins ! m’extasiai-je, pendant que j’en stockais quelques-uns dans ma capuche. Tu devrais essayer !

J’interceptai les prunelles désapprobatrices de Valentin.

— Ben quoi ? Pas de ma faute si j’ai pas de poches…

Il retourna à l’observation de nos deux protégés. Malgré son caractère de cochon, il se laissait approcher un peu plus chaque jour depuis le début de notre collaboration. Et ce que j’apprenais sur lui n’était pas désagréable. Certes, on ne pouvait pas dire que c’était l’amour fou entre nous, mais il se révélait souvent de bon conseil. De plus, il avait beau essayer de le cacher, je me rendais compte que je l’amusais plus que je l’agaçais. Ce qui, je devais bien l’avouer, me le rendait d’un coup plus sympathique. 

— Hé, on devrait pas les aider un peu ? grimaça-t-il.

Je suivis son regard et constatai que Megan escaladait en binôme avec un adolescent, quand Yoan assurait le cordage d’une trentenaire. Mes yeux se rivèrent instinctivement sur le fessier généreux de la demoiselle que mon protégé prenait soin d’éviter, sa tête pourtant juste en dessous.

— Ce cul qu’elle a ! soupirai-je.

Il me jeta un coup d’œil qui sous-entendait « tu peux parler ».

— J’ai jamais dit que je le trouvais moche, rétorquai-je, en pointant le popotin de la dame.

— Moi non plus.

— De quoi ? Que tu l’as pas dit ou que tu trouves pas ça moche ?

Il haussa les épaules et garda le silence.

— Vaaaaal, réponds-moi ! lui ordonnai-je, en tendant les doigts vers son gilet col en V pour l’agripper.

Il m’esquiva promptement.

— Tu ne comptais pas me toucher avec tes mains grasses, si ?

— Tu me traites de grosse ? m’offusquai-je faussement.

Un petit cri nous rappela à l’ordre. La demoiselle aux formes débordantes d’amour venait de glisser de sa prise et pendait dans le vide, rattrapée par son harnais. Yoan avait beau être grand, il restait fin et ne pesait pas bien lourd. Sous la différence de poids et la surprise, il fut projeté contre le mur. La jeune femme se retrouva sur sa tête et dérapa le long de son dos jusqu’au tatami en un mouvement lent.

On doit être de la même veine. Je suis sûre que ce genre de connerie pourrait m’arriver aussi.

Émue aux larmes, je sortis un mouchoir. Mon Yoan, malgré son mauvais traitement, avait tenu la corde comme il le pouvait pour qu’elle ne s’écrase pas comme une crêpe. Puis il se laissa tomber à son tour, rigide.

— Yoan ! hurla Megan, qui descendait à la hâte en rappel.

— Ma nuque… lui murmura-t-il avec difficulté.

Une minerve aux cervicales plus tard, Valentin se gratta le front avec contrariété.

— Il devrait faire un peu de muscu, ton Yoan. Rien que pour son bien.

— T’as raison, je vais le lui soumettre, approuvai-je, focalisée sur le blessé.

— Tu crois qu’on va finir par s’en sortir avec ces deux-là ?

Je fronçai les sourcils.

— C’est pas si compliqué, d’habitude, grognai-je, en me rongeant un ongle. Mais là, on enchaîne les échecs.

— Pour une fois qu’on avait réussi à les faire participer à une activité ensemble…

Il leva l’index en me faisant face.

— Notons cependant qu’elle a accouru vers lui.

— Oh ! C’est vrai ! lui souris-je, l’œil brillant d’expectative. Ça doit bien vouloir dire quelque chose !

— Quand même, ce qu’ils sont maladroits, ces humains !

— Et dire que, pour le coup, j’y suis pour rien…

10

– Valentin –

Assis sur la rambarde de leur balcon à les regarder siroter une tisane détox, je me remémorai la soirée catastrophique. On avait merdé sur toute la ligne. Pourtant, l’idée était bonne, j’en restais convaincu. Ils avaient du potentiel, et notre collaboration aussi.

Un effluve d’excréments me chatouilla les narines. Je glissai de manière insidieuse les yeux vers mes chaussures, puis vers les bottines de Lola, dans le doux espoir que je me trompais.

— Ça sent les ennuis, marmonnai-je.

— Quoi ?

— Tu ne sens pas ? On dirait un vieux relent d’algues pourries, comme si l’équipe du faucheur passait non loin.

— Ah bon ? Je croyais que c’était le Val pas douché après trois heures de course en compagnie de Megan.

Je serrai les dents face à sa pique, mon attention focalisée sur autre chose. 

— Par tous les saints ! Ça pue, oui ! m’écriai-je, en lui agrippant le poignet.

Je la tirai dans les airs pour bénéficier d’une meilleure vue, plutôt que de jouer à qui enverrait la plus belle répartie à l’autre. Quand j’entendis le juron de Lola, je sus que je ne m’étais pas trompé, ça sentait bien le démon, et pas le plus basique. Dans le ciel assombri se traînait un nuage de brume gris pétrole, en réalité une petite nuée de mouches. Un seul coup d’œil entre Lola et moi suffit pour nous éloigner afin de lui compliquer la tâche. D’un claquement de doigts, je révélai un arc en bois de chêne, celui des grandes occasions, histoire d’attirer peut-être la foudre, si les Cieux voulaient bien transcender ma force.

Les insectes se séparèrent en deux tas et foncèrent sur chacun de nous. Le plus gros partait vers Lola. Je virevoltai sur moi-même, une aile autour de mon corps, l’autre frappant les moucherons. Comme je le pensais, il ne m’avait envoyé qu’un leurre. Je m’élançai à présent vers la seconde partie, alors que Lola hurlait de douleur et tirait des flèches un peu n’importe où. Sa technique hasardeuse ne fonctionnait pas.

Inutile de m’avancer plus, autant cibler le centre.

Je bandai mon arc au maximum, pris encore quelques secondes pour me concentrer et lâchai la corde. La pointe sectionna la brume comme un couteau chauffé à blanc le ferait dans du beurre.  

C’est là que je le vis : un bipède qui possédait plus de côtes qu’il n’en fallait sur un torse ultradéveloppé. Les cornes à la place de ses rouflaquettes pointaient sacrément loin sur les côtés, et ses orbites vides ne me disaient rien qui vaille. Il arrêta ma seconde flèche d’une main et ouvrit grand sa gueule d’où s’échappa du sang épais. Le projectile de ma consœur traversa le brouillard et se planta dans son épaule. La nuée s’aggloméra à sa lésion, et l’ombre s’éloigna aussi vite qu’elle était arrivée. Je volai vers Lola pour vérifier son état, quand, sous le coup de l’émotion, elle se jeta à mon cou et étouffa un « merci » sur ma peau. Son corps tremblait comme une feuille. Bien que surpris, je l’accueillis contre moi avec soulagement, mon cœur s’apaisant par la même occasion. 

Je n’eus pas le temps de lui répondre que nous étions téléportés manu militari dans les cieux au bureau des mentors.

— Qu’est-ce qui vous est passé par la tête d’utiliser un arc non classé pour votre mission ? pesta un ange à l’aube éclatante, le doigt pointé dans ma direction.

OK, on a chassé un monstre, mais c’est moi qui en prends pour mon grade. Je déteste les supérieurs.  

— Je tentais de sauver nos vies ! Regardez plutôt l’état du poignet de Lola après que ce monstre a essayé de lui voler l’auréole, et vous verrez qu’on a eu de la chance de se trouver à deux, expliquai-je, tout en m’efforçant de garder mon calme, poings serrés.

Elle frotta sa peau éraflée d’un air absent, les sourcils froncés.

— Heureusement qu’elle a pu l’atteindre pendant que je le distrayais avec une flèche qui ne l’a même pas chatouillé, grommelai-je, irrité, parce que je ne donnais pas cher de notre peau. J’ai jamais vu des cornes aussi longues et tordues.

— Parce que vous l’avez vu ?

— Ben, ouais… Il avait beau être nimbé de noirceur en plus d’une nuée de mouches, nos flèches ont réussi à transpercer la masse.

Les grands yeux ahuris du mentor me firent autant plaisir que flipper.

— Ces misérables voleurs n’ont jamais pu être observés jusqu’à ce jour ! Ils attaquent tout le temps dans le dos ou dissimulés. Rédigez tout de suite un rapport, exigea-t-il, en faisant apparaître un papier devant moi, maintenant qu’il s’était calmé.

Je me pliai à l’ordre, ravalant un soupir, après avoir jeté un œil vers Lola dont les lèvres tressaillaient encore. 

— Je vais immédiatement transmettre ces informations à l’escadron de recherche, cela nous permettra d’affiner nos moyens de protection, s’enthousiasma-t-il, en pointant du doigt mes notes sur les cornes. D’ici là, restez sur vos gardes ! Impossible de savoir ce qu’il va entreprendre. Tant qu’on n’a pas pu le cataloguer avec précision, faites profil bas, ajouta-t-il en me fixant.

— Un démon en quête de vengeance est plus tenace qu’un chewing-gum dans les cheveux, frémit Lola.

Sensible au trémolo dans sa voix, je grognai un « ouais, ouais » et saisis sa main pour nous téléporter. J’avais déjà supporté mon mentor plus que de raison. 

11

– Lola –

— Un bal ? Comme dans Cendrillon ? m’extasiai-je, des étoiles plein les yeux.

— Un bal masqué, me corrigea-t-il d’une voix égale. On y rejoint nos humains dans cinq minutes, alors, arrête de jacasser et prépare-toi.

Je m’éclipse un quart d’heure pour rendre visite à ma voisine Mémé Danielle afin qu’elle me remonte le moral, et il en profite pour me dégoter une idée du tonnerre… 

Une fois dans la chambre de Yoan, je me parai d’une longue robe blanche à dos nu dont le décolleté, serti de dentelle perlée, plongeait élégamment jusqu’au nombril. Je n’oubliai pas de fendre la jupe sur l’une de mes cuisses ni de me chausser d’une paire d’escarpins blancs de la même dentelle. Et enfin, assorti à la robe et aux chaussures, un masque loup que je nouai derrière la tête. Le résultat m’arracha un sourire de matou ravi.

Faut bien s’amuser un peu, de temps en temps… Et souffler, au passage. Quoi de mieux qu’un bal pour se remettre de ses vilaines émotions ?

L’avantage, quand on était un ange, c’est qu’on pouvait s’habiller au gré de ses envies sans craindre les taches. Un petit brin de magie, et elles disparaissaient. Garanti plus efficace qu’un bidon de Vanish ! 

J’ondulai mes cheveux d’un tour de doigt et maquillai mes yeux. Digne d’une biche énamourée, je sortis de la chambre, une longue cape bordeaux sur les épaules. Valentin m’attendait, adossé au mur du couloir, vêtu d’un costume noir comme la nuit et d’un loup couvert de plumettes sombres qui lui masquait les yeux ainsi que la partie gauche du visage. 

Oh, juste Ciel, on n’a pas idée d’être aussi sexy !

Il leva ses prunelles vertes vers moi et se massa le menton.

— Attention, t’as un peu de bave, là, me taquina-t-il avec sérieux, en se frottant la commissure des lèvres de l’index.  

Je ris du nez et secouai la tête. Je vérifiai toutefois qu’il s’agissait bien d’une blague dès qu’il regarda ailleurs.

Il nous téléporta dans la salle de bal bondée. En véritable gentleman, il me retira la cape. Je me retournai vers lui, tout sourire. Immobile, il me dévisageait, la mine troublée et les bras qui tenaient mon vêtement toujours en suspension, ce qui me toucha plus que de raison. Il ferma la bouche, puis la rouvrit pour m’expliquer la marche à suivre.

— Bon, un bal, c’est notre meilleure chance. On n’a plus le droit à l’erreur. Je te propose qu’on se matérialise pour interagir avec eux.

— Tu veux qu’on fasse les entremetteurs ?

— Exactement. Une occasion pareille ne se représentera pas, confirma-t-il, en croisant les bras sur son torse ferme.

— Une coupette de champagne pour décomplexer, quelques louanges à l’un sur l’autre, et le tour est joué !

Quand le plan se déroula à merveille et que les cœurs de Megan et Yoan chantèrent enfin à l’unisson — résultat de notre travail de longue haleine —, je sautai sur place en applaudissant comme une bienheureuse. 

Du coin de l’œil, j’aperçus Valentin qui arborait une expression de vainqueur. C’est alors que Megan plongea sur Yoan pour échanger un baiser passionné. Les jambes en coton sous le coup de l’émotion vive qui m’étreignit, je vacillai et en perdis une chaussure. Valentin me rattrapa par la taille et attendit que je reprenne mes esprits pour me lâcher.

— Vous êtes pas sérieux… chuchota-t-il, en levant les yeux au ciel.

Il posa néanmoins un genou à terre, ramassa mon bien et me lança un regard éloquent. J’en restai comme deux ronds de flan.

— Tu comptes venir le récupérer ? Ou tu me fais poireauter pour le plaisir ?

Je me ressaisis et glissai mon pied dans l’escarpin, une main sur son épaule pour garder l’équilibre.

— Oh, quelle surprise ! feignis-je, en papillonnant des cils. Il me sied.

Valentin soupira, la mine blasée, puis par je ne sais quel miracle, me proposa son bras.

— Danser ? Avec moi ? roucoulai-je, une paume sur la poitrine. Je suis flattée.

Un éclat de rire doux s’échappa de ses lèvres, et mon cœur débuta la macarena.

Oh, mince… C’est la première fois que je l’entends !

— Dépêche-toi, avant que je change d’avis, gronda-t-il, un sourire en coin.

Un frisson me parcourut l’échine et je m’exécutai. 

Partout où Valentin passe, mon souffle trépasse… Mais je n’ai pas dit mon dernier mot ! Il va voir ce qu’il va voir. Je ne me suis pas coltiné un an de cours de danse avant ma mort pour rien. Sur ce terrain-là, pas de doute, c’est moi qui suis infatigable !

— Au plus endurant ? lançai-je avec défi.

Deal !

12

– Valentin –

Aux yeux de tous, le bouchon de champagne explosa, et je nous servis leur rosé le plus cher. Notre réussite méritait bien ça, et j’étais d’humeur joviale, ce soir. Nos deux tourtereaux se déhanchaient sur la piste, occupés à se dévorer entre des pauses Tequila. Mon regard vagabonda vers Lola qui se pâmait face à ce spectacle. Bien que sa tenue lui allât à merveille, sa coupe diabolique ne montrait pas à quel point cette femme était pétillante et rocambolesque.

— À notre succès, conclus-je, en lui tendant sa flûte pour trinquer.

Elle s’en empara et fit tinter le cristal de nos verres avec joie. Puis ses pupilles se voilèrent, alors qu’elle trempait ses lèvres avec délicatesse dans le mousseux.

— Oui… Bravo à nous, soupira-t-elle, d’un air morose. J’avais commencé à apprécier notre partenariat. Je crois même que ça va me manquer.

Je me focalisai sur la piste de danse pour ne pas avoir à abonder dans son sens. Autour de moi, de nombreux battements de cœurs résonnaient à l’unisson. Pourtant, chez aucun d’eux, je ne discernai la lueur qui faisait briller les iris chocolat de Lola.

— Dis, on se connaît bien, maintenant, lâcha-t-elle sur le ton de la confidence. Je peux te demander comment t’es mort ?

Perdu dans mes pensées, je me tâtai à lui balancer une pique ou à satisfaire sa curiosité avec franchise. 

Hors de question que je me livre ainsi !

— Et toi ? répliquai-je pour éviter de répondre.

— De surmenage, soupira-t-elle, sa bouche charnue inclinée vers le bas.

Un instant sidéré, je ne sus quoi lui dire. Jamais je ne m’étais intéressé à la raison de son décès durant nos cours communs. Vu comme ça, je comprenais un peu mieux sa nonchalance légendaire. Une femme des extrêmes.

— Mon chien céleste me manque, rajouta-t-elle dans un soupir. Il est adorable. Le matin, ça l’amuse de m’apporter mes chaussons. Tu laisses le tien en pension, quand tu rentres pas durant tes missions ?

— J’en ai pas. Je ne supporte déjà pas ceux qui me donnent des ordres, c’est pas pour en donner à un animal.

Un sourire en coin étira ses traits.

— Ah ? T’es sûr que c’est pas plutôt eux qui ne te supportent plus ?

— Très drôle ! répliquai-je, en me retournant vers les danseurs pour ne plus voir son sourire narquois.

Elle poussa un soupir à fendre l’âme et but une gorgée.

— J’ai tellement de regrets concernant ma vie… murmura-t-elle, la tête baissée sur ses mains. J’ai laissé tout le monde derrière moi. Certes, je n’avais que mes parents et ma sœur. Mais ils me manquent chaque jour que Dieu fait.  

Mais pourquoi est-ce que je lui ai parlé ? Elle a pas de touche OFF, cette nana, je devrais le savoir, depuis le temps qu’on bosse dans la même pièce ! C’est moi ou l’alcool accentue son flot de paroles ?

— Le pire, c’est que je ne les voyais plus à cause du travail. J’aurais aimé leur dire au revoir. Je suis retournée à leurs côtés, au début, sauf que c’était presque plus douloureux encore. Alors, j’ai arrêté.

En plus, elle arrive à m’attendrir ! 

— Je suis mort sur un chantier. Voilà, t’es contente ? lui avouai-je, en la fixant. Maintenant, tu comptes plomber la fête encore longtemps ou on peut savourer notre victoire en silence ?

Nos apprentis tourtereaux enfilaient leurs vestes pour se diriger vers la sortie d’une démarche plus très droite. Je me passai de sa réponse et me levai pour les suivre. Après deux pas, je me retournai vers Lola. 

— Je récupère ta cape, on se retrouve dehors ?

13

– Lola –

Le grincement de la porte de Yoan me sortit du sommeil. Le nez blotti dans les coussins du canapé, je souris en constatant ne plus y être allergique. J’avais réussi à le purifier du petit Satan à poils blancs. Je m’étirai avec satisfaction, mais la robe bloquait mes mouvements. J’avais dû m’écrouler de fatigue sans me changer. Et si j’en croyais la légère brise qui me glaçait les cuisses, elle ne cachait plus grand-chose. Je constatai qu’il en était de même avec le décolleté et m’affairai à tout bien replacer. Une fois prête à me confronter au monde, je roulai sur le flanc pour m’asseoir et rencontrai les jades de mon camarade braqués sur moi. Installé dans le fauteuil, Valentin détourna les yeux, l’air de rien, vers le couloir. 

Tiens ? Cette robe aurait-elle réussi l’exploit de l’éloigner de son sérieux légendaire ?

Je frottai mes doigts entre eux et troquai ma tenue de soirée pour une combinaison en pilou. Il n’était plus question de laisser passer un filet d’air contre mon ventre !

— Alors ? Ils en sont où ? m’enquis-je, tout sourire.

— Eh bien, Megan vient de sortir en catimini de la chambre pour se réfugier dans la sienne.

— Ah…

— Oui. Ça pue.

— Tant que c’est pas le démon… Allons les voir, proposai-je, en rejoignant Yoan.

Il était allongé dans son lit, les yeux au plafond, le front plissé. De toute évidence, leurs cœurs ne chantaient plus en harmonie. Je retrouvai Valentin dans le couloir, mais à son expression, ce n’était pas mieux de son côté.

— J’espère que leur amitié surmontera cet échec, soupirai-je, en songeant au nôtre. Il m’avait pourtant semblé qu’ils étaient sur la même longueur d’onde, hier soir.

— J’imagine que l’effervescence des lieux, les masques et l’alcool ont aidé. Tous les deux sont en mal d’amour. Ils ont dû penser qu’ils ne perdaient rien à se donner une chance.

Dans une synchronie irréelle, nos protégés sortirent simultanément de leur chambre respective. La gêne qu’ils éprouvèrent finit de confirmer mes doutes. 

— Il faut croire que provoquer des sentiments ne suffit pas, admit Valentin. Ils n’étaient simplement pas faits l’un pour l’autre.

— Disons que c’était pas le bon moment, soupirai-je, déçue. Enfin bref, et maintenant ? 

Il haussa les épaules, guère plus avancé que moi.

J’en conclus que notre tandem va également se séparer pour œuvrer en solo. 

À cette idée, mon cœur se serra. J’avais appris à apprécier Valentin, et sa présence me dévoilait combien je me sentais seule au quotidien. Alors, imaginer faire bande à part, ne plus entendre ses sarcasmes ou lui dérober un sourire… Je ne savais pas grand-chose de lui, pourtant, j’aimais découvrir chaque jour une autre facette de sa personnalité. Il était hors de question que cet éloignement détruise notre amitié naissante.

— Megan et Yoan sont des cas complexes, avançai-je. On a essayé plein de choses de notre côté, avant de chercher à les mettre ensemble.  

— Ah, ça… jeta-t-il, d’un ton monocorde.

— Au moins, en travaillant main dans la main, en persévérant, on a réussi à leur faire passer une nuit de folie, alors qu’ils n’y étaient finalement pas prédisposés.

Il fronça les sourcils, l’air de se demander où je voulais en venir. Je me lançai.

— Et si on continuait à s’aider ? C’était amusant et prometteur, non ? Peut-être qu’on pourrait persévérer pour trouver les âmes sœurs de nos humains. 

À sa moue, je vis qu’il hésitait. Près du but, je poursuivis avec véhémence.

— S’te plaît ! S’te plaît ! S’te plaîîît ! Ce sont de gros morceaux, on a besoin d’être deux sur le coup !

— Je suis pas certain que….

— Alleeez ! 

— D’accord, d’accord ! capitula-t-il, face à ma ténacité.

Il se passa une main sur le visage, avant de m’avertir :

— C’est uniquement pour te rendre service !

14

– Valentin –

Une fois notre déception surmontée, on se retrouva à accompagner Megan à son cours d’aérobic. J’avaiscédé à Lola la place sur le vélo et je les suivais non loin, toutes deux emmitouflées dans leur doudoune, le nez de ma collègue à peine visible sous son écharpe rose bonbon. Cette vision me fit sourire, alors que j’arborais juste mon pull noir, ayant opté pour ne pas ressentir les éléments du temps. La neige avait blanchi plus bas les sommets, peut-être tomberait-elle bientôt.

Qu’est-ce qui m’a pris d’accepter son aide ? Elle est exaspérante… OK, marrante aussi.

Une fois au fitness, Megan passa rapidement au vestiaire, puis suivit son chemin habituel.

Aucune surprise avec cette protégée.

Elle termina ses salutations au petit bar, où elle se servit un jus de fruits frais, et s’installa à la même table que la danseuse à la longue tresse noire, celle de mon fiasco avec le sexagénaire.

Je me demande bien pourquoi ça traîne autant, cette fois. D’habitude, ce serait déjà bouclé. Trois claquements de doigts par-ci, par-là, et mon poulain trouve toujours chaussure à son pied.

— Tu entends ? exulta Lola, en me filant un coup de coude dans les côtes.

Je dévisageai sa mine surexcitée.

Est-ce que c’est à cause d’elle que je suis aussi mou sur cette mission ? Son ton sarcastique lors de notre rencontre ne m’a pas échappé. Je sais ce que les autres disent de moi dans mon dos, toutefois, jusqu’ici cela ne m’avait pas empêché d’avancer. Pourquoi est-ce différent avec elle ?

— Non, mais sérieux ! Val ! Ouvre tes oreilles, bon sang !

De retour à la réalité, je suivis du regard la direction qu’elle n’arrêtait pas de pointer.

La danseuse ? Ben quoi, la danseuse ?

Soudain, je les perçus.

— Dès qu’on est rentré, je l’ai ressenti, c’est juste par moment. À son arrivée, et là, quand elles se sont rapprochées.

Ben, mince, alors ! Je m’étais focalisé que sur les mecs et je l’avais sous les yeux depuis le début !

Déterminé à en apprendre plus, j’écoutai enfin leurs conversations plutôt superficielles.

— Bertrand se demande s’il ne va pas annuler mes séances de Zumba pour décembre. Je compte cinq absents et trois malades. Il perd de l’argent en maintenant mes horaires. Heureusement que j’ai encore mes sessions de danse. Les seniors ne partent jamais en vacances à Noël, s’amusa celle aux cheveux noirs.

— Pas cool, Isa. Aujourd’hui, j’ai juste deux personnes excusées, sinon c’est plutôt le cours où tout le monde se donne à fond avant les fêtes pour pouvoir manger sans culpabiliser. J’ai même dû accepter plus de participants dans celui de demain. On pourrait peut-être se partager la salle et leur proposer un truc en commun ? Ça me faciliterait la vie.

— Bertrand ne voudra jamais. Tu sais bien comment il est avec les changements…

Dans un soupir, elles terminèrent leur jus de fruits, et chacune partit à ses obligations, après une bise. J’entendis le chant de son cœur et souris. 

On possède enfin une piste exploitable.

Je dévisageai Lola. Son regard me sembla aussi machiavélique que le mien. J’étais aux anges. Autant dire que les séances de sport de la journée s’enchaînèrent sans que l’on y prête attention, pendant que l’on s’éternisait dans un coin à réfléchir à la problématique. Nous restâmes éveillés jusqu’au petit matin à échafauder tous les moyens possibles et imaginables pour amadouer ce Bertrand et encourager les deux mistinguettes à voir leur avenir commun.

Lola plongeait sans relâche sa main dans des pop-corn caramel. Tenté par sa gourmandise, j’en piochai un, puis un autre.

— Alors ?

— Quoi, alors ? répétai-je.

— Tu aimes ? T’arrêtes pas de m’en voler.

— Je te signale que c’est moi qui te les ai offerts pour satisfaire ton besoin de sucre. J’ai bien le droit d’en prendre aussi, et puis je pense à ta santé. Tu veux que je te rappelle les méfaits de la surconsommation de friandises ?

— Je suis déjà morte, alors où est le problème ?

— Hum… c’est pas faux, remarquai-je en riant. C’est peut-être moi qui suis idiot de ne pas en abuser du coup, hein ?

Le silence pour seule réponse, j’en profitai pour lui voler une grosse poignée face à sa mine effarée.

— Bon, je t’y autorise, s’anima-t-elle de nouveau avec véhémence. Mais je te préviens ! La dernière bouchée est à moi ! C’est sacré !

— On parie ? la taquinai-je, en avalant une autre pleine main.

Elle couina en agrippant les pop-corn :

— Non ! Val ! Pas si vite !

Je tirai d’un coup sec sur le pot, et Lola s’effondra sur moi, les friandises éparpillées tout autour de nous.

Bon sang, quelle teigne quand il est question de bouffe !

J’éclatai de rire malgré moi et retirai ceux collés dans ses cheveux, que je grignotai, amusé.

Ses yeux interdits rencontrèrent les miens. Troublé, j’en oubliai le maïs soufflé.

15

– Lola –

Impossible de me détacher de ses lèvres. Mon cœur cognait sourdement dans ma poitrine, et je le maudis de fonctionner encore après ma mort.

Non, non et non ! Tais-toi ! Il va te sentir !

Je m’étais promis d’attendre un siècle ou deux avant de replonger dans une relation. Pas besoin de sentiments, j’en ressortais toujours déçue. Les relations d’un soir avec des inconnus me suffisaient. Je n’étais plus prête à m’abandonner à corps et cœur perdus.

À leur tour, ses prunelles descendirent sur ma bouche, et je cherchai une échappatoire.

— Tu te souviens du vœu que j’ai gagné au bal ?

Val me scruta, déconcerté, et se redressa sur les coudes. Je reculai.

— T’as rien gagné du tout ! On a fait une pause d’un commun accord, non ? Laisse-moi réfléchir… Le premier défi que tu m’as lancé, on devait faire vibrer dans la soirée le cœur de son protégé avant l’autre. Mais aucun de nous n’a réussi. Je n’oublie rien, moi, Madame Je-lance-des-défis-pour-tout.

— Ce que t’es procédurier… Je veux juste des pop-corn. C’est ta faute s’ils sont tombés. Tu m’en redonnes d’autres ?

— Ma faute ? T’entends ce que je te dis ou c’est ton manque de sucre qui… ?

Je me mis debout en prenant garde à ne pas écraser ses bijoux de famille dans la manœuvre. Ce n’était pas parce que je n’en voulais pas que je devais priver d’autres prétendantes de s’amuser.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? tiqua-t-il, alors qu’il se relevait.

D’un claquement de doigts, il en invoqua des salés. L’imbécile !

— Il serait peut-être temps d’aller voir ce que fait ta mission, non ? proposa-t-il, la main tendue en une invitation. 

Pour seule réponse, je haussai les épaules. Le nouveau pot contre mon ventre, je grignotai sans conviction, alors qu’il nous téléportait en silence à la pâtisserie de Yoan.

Tout comme moi, il ne semblait plus d’humeur à discuter – encore moins que d’habitude s’entend – et il me relâcha à la seconde où nous posâmes pied à terre. Je fis une enjambée vers la boutique et remarquai qu’il ne bronchait pas, perdu dans ses pensées. Je me détournai, la boule au ventre, et respirai à plein nez la bonne odeur que je soupçonnais l’équipe de propager en toute connaissance de cause via les ventilations. Elle ne m’apporta pourtant pas la joie habituelle. Et encore moins quand je perçus un effluve nauséabond que j’aurais aimé ne jamais humer de nouveau.

— Val ! m’écriai-je, paniquée, en bondissant sur lui.

À sa mine interloquée, il n’avait pas compris la situation.

— Le démon !

Je tentai de nous téléporter aux cieux, quand je fus projetée en arrière. La créature me fonça dessus. J’eus à peine le temps de sortir mon arc qu’elle le brisa en deux. D’un geste agile, elle agrippa mon poignet qui se consuma à son contact et m’arracha mon auréole. Alors qu’elle se détournait vers mon compagnon, je retrouvai l’usage de la parole.

— Pa… Pars ! bégayai-je. 

Il amorça pourtant un mouvement dans ma direction, mais le monstre se rua sur lui. Après un regard empli de regrets vers moi, Valentin se téléporta dans les cieux. Le démon disparut, et je restai seule.

16

– Valentin –

Un goût âcre en bouche, je tournais en rond auprès de l’escadron d’enquêteurs. Cela faisait six minutes qu’ils pianotaient sur leurs appareils comme des fous pour tenter de repérer l’auréole de Lola. Pour une fois que quelqu’un avait pu les avertir dans la seconde d’un vol, il régnait dans la salle des premiers de classe une effervescence rarement égalée. 

— Je suis désolé, Val, il est trop tard dans l’immédiat pour tenter de retrouver le démon. L’équipe va poursuivre ses recherches. Le signal de l’auréole est faible, mais pas inexistant. 

Je regardai mon mentor, incrédule. 

Et ça se dit ange supérieur ? Bande de blaireaux !

— Vous vous rendez compte que je l’ai abandonnée pour donner l’alerte ? Que cette saleté a pu retourner la voir pour terminer le travail ? hurlai-je, aussi furieux qu’inquiet. Qu’est-ce qu’elle va devenir, maintenant ? Je ne peux même pas la ramener ici ! Qui va s’occuper de son chien céleste ? Comment elle va accomplir sa mission ?

— J’enverrai un autre ange.

— Mais que dalle ! Vous allez pas la laisser tomber ! Rendre les gens amoureux, c’est toute sa vie ! Vous voulez la tuer une seconde fois ? C’est ça ? Qu’elle erre sans fin, seule avec sa peine, au cœur des vivants comme un fantôme ? Si vous ne faites rien pour l’aider, c’est moi qui descendrai aux Enfers, et je peux vous garantir que ce sera pas beau ! S’il faut négocier avec Satan pour retrouver sa foutue auréole, ben, j’irai !

Je ne sais pas ce qui m’a pris de crier tout ça. C’est en entendant les cliquetis sur les touches s’arrêter et en voyant tous les regards converger vers moi dans un silence religieux que je me rendis compte du blasphème. Malgré tout, je n’arrivai pas à m’excuser.

— Tu as changé, Val… constata mon mentor.

— M’appelez pas comme ça ! Il y a que Lola qui peut se le permettre, ronchonnai-je, bras croisés sur la poitrine. 

Je me ridiculisais, j’en avais conscience, mais je n’en avais pas honte.

— Laisse-moi deux jours, le temps d’en référer plus haut.

À moitié satisfait, j’acquiesçai et disparus sans un merci. La boule à la gorge, je me téléportai sur le lieu du méfait, sans pouvoir repérer Lola, maintenant qu’elle ne possédait plus d’identité propre.

Par chance, je la retrouvai dans la pâtisserie, recroquevillée sous la table de travail, la tête entre ses mains. Soulagé de la voir en un morceau, j’avançai prudemment vers elle pour ne pas l’effrayer.

— Lola ? C’est moi, ça va ? Je t’ai ramené un muffin pomme-cannelle de l’ange Gaby, je sais que tu les apprécies, dis-je, en claquant des doigts pour le matérialiser.

Elle releva des yeux rougis et s’élança dans mes bras.

— Ça va aller, on va récupérer ton auréole, ma belle, je te le promets. Tout va rentrer dans l’ordre, je suis là, murmurai-je contre son oreille.

17

– Lola –

Un sanglot s’échappa de ma gorge que j’étouffai contre l’épaule de Valentin.

— J’ai eu si peur ! bégayai-je.

— Moi aussi, avoua-t-il, en me serrant contre lui. Moi aussi.

Sa paume caressa ma tête avec douceur pendant de longues minutes, et je me calmai peu à peu entre ses bras.

— On rentre à la maison ? me chuchota-t-il.

J’opinai du chef en reniflant. Il nous téléporta sur le canapé de nos protégés. Des larmes affluèrent en masse, plus dues au contrecoup qu’à la douleur de mon poignet brûlé. Je pleurais en silence, recroquevillée sur moi-même. Mes mains tremblaient, et il s’empressa de m’apporter un thé orange-jasmin. D’un frottement de doigts, il échangea mes vêtements contre une réplique de mon pyjama une pièce. Je soupirai d’aise, le nez dans la tasse. Assis à côté de moi, il me tira à lui et déposa un plaid sur mes jambes. Entre deux gorgées, il embrassa mes cheveux pour me consoler. Je me calai plus confortablement contre lui, rassérénée, et fermai les yeux.

Plus tard, la luminosité décroissante m’apprit que je m’étais endormie un bon moment. Nos deux colocataires arriveraient d’ici quelques heures. Je me redressai et constatai que Valentin n’avait pas bougé d’un pouce.

— Comment tu te sens ?

— Mieux, merci. Désolée pour tout.

— Tu n’as pas à t’excuser, assura-t-il, en me cajolant le bras.

Je me mordis les lèvres, le regard rivé sur sa main.

— Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit-il, un léger trémolo dans la voix.

— Ne fais pas ça…

Je détournai la tête. Il posa sa paume contre ma joue et ramena mon visage face à lui. Je fermai les paupières avec obstination. 

— Pourquoi ?

— Parce que tu vas me rendre encore plus amoureuse de toi et que je refuse.

Il retira sa main, et ma peau souffrit instantanément de la perte de sa chaleur.

— Qu’est-ce qui t’en empêche ? souleva-t-il, après quelques secondes de silence. 

La respiration coupée, je rouvris les yeux. Je m’attendais à tout sauf à cette réponse. Valentin m’observait avec tendresse, l’air réellement intéressé par mes aveux. Je m’empourprai.

— Eh bien, mes expériences passées m’ont prouvé que l’amour, c’est comme les gosses. Beaucoup trop chronophage et compliqué. C’est génial, tu vois, mais chez les autres.

Il eut un mouvement de recul, avant de s’esclaffer. Mon cœur se serra en constatant combien j’aimais l’entendre rire.

— Bon sang, qu’est-ce qu’il t’est arrivé pour aboutir à une telle conclusion ?

Je haussai les épaules.

— J’ai simplement compris que tout n’était que désillusion. On nous vend du prince charmant depuis la naissance et, quand on est confronté à la réalité, ça ne ressemble en rien à ce que promettent les livres. 

Il leva un sourcil surpris. Je poursuivis. 

— Les papillons dans le ventre, la passion, se perdre dans une relation, tout ça n’existe pas. En vrai, c’est juste plat et chiant. J’ai espéré que ce serait différent au paradis. Tu parles, l’autre con s’est bien foutu de moi, articulai-je, avec amertume.

À l’évocation de mon ex, sa mâchoire se crispa.

— Tu comptes bannir tous les hommes de ta vie à cause des essais infructueux du passé ? Aucun d’eux n’était simplement le bon.

— Pas à jamais. Juste un siècle ou deux.

— Je ne sais pas si je supporterai d’attendre autant de temps que tu m’offres ma chance.

J’écarquillai les yeux de stupeur.

— Tu veux dire que… ?

— Oui, me coupa-t-il.

— Même si je parle trop et que ça t’agace ? débitai-je, avec espoir.

— Oui. Et ça ne m’agace plus.

— Même si je passe mon temps libre en pyjama dans le canapé ?

— Oui, pouffa-t-il, amusé.

— Même si je dors en étoile de mer et que je pique toute la couette ?

Il hocha la tête sans se départir de son sourire.

— Je te préviens, l’avertis-je. J’aime qu’on m’embrasse chaque fois qu’on passe près de moi, qu’on m’appelle tous les matins, midis et soirs si on ne se voit pas et qu’on me fasse au moins un câlin d’une minute au réveil pour bien démarrer la journée.

— Tout ce que tu voudras, approuva-t-il, avec une douceur qui me troubla.

Constatant qu’il ne fuyait toujours pas, je me penchai pour l’embrasser. Il m’accueillit avec délicatesse, puis glissa insidieusement sa main derrière ma nuque. Ses lèvres quittèrent alors les miennes pour dévorer ma gorge.

— Je t’aime, gronda-t-il contre ma mâchoire.

— Moi aussi, haletai-je, agrippée à son pull. Moi aussi, je t’aime, mon Valou.

Il se crispa sous mes doigts.

— Appelle-moi encore une fois Valou, et… susurra-t-il à mon oreille, sur un ton lourd de menaces.

— Mon Valou…

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase que je reçus la punition promise.

18

– Valentin –

Depuis des heures, je regardais Lola dormir, incapable de me lever et de m’éloigner d’elle, incapable de reconnaître l’homme à ses côtés. Depuis quand étais-je ce mec attentionné, amoureux aussi profondément que je me sentais capable de faire une monumentale connerie pour la rendre heureuse ? 

Aucune nana n’avait bouleversé mon cœur comme elle. Nous avions parlé toute la nuit. Jamais je ne m’étais ouvert comme ça, pas même avec mon mentor. Je devenais étranger à moi-même et je ne savais pas encore si ça me plaisait. J’aimais voir le bonheur ressurgir dans ses yeux, la sensation de ses lèvres sur les miennes, sa peau frissonner contre ma langue. Oui, j’aimais tout ça. Toutefois, en étais-je digne ? Ne méritait-elle pas mieux que mon ombrageux tempérament ? 

J’effleurai de la pulpe de l’index son épaule, tenaillé par l’envie de mordre sa chair comme un affamé, la faire gémir de plaisir autrement que par mes baisers. Mais je patienterais que le contrecoup de la perte de son auréole n’influence plus son désir de partager davantage et m’assurerais de notre pleine compatibilité. Je voulais être sûr de ne pas me tromper non plus, comme Yoan et Megan… Ma seule certitude consistait en mes mots au mentor. Si, demain, il ne m’apportait pas de solution, je descendrais aux Enfers, quitte à en perdre mon âme. Je ne pouvais pas rester les bras ballants, alors qu’elle serait malheureuse ici. 

Peut-être pourrais-je offrir mon auréole en échange de notre tranquillité ? Non, oublie, Satan ne fait jamais de cadeau sans contrepartie ruineuse. Il faut que je tue le démon et récupère son bien.

Je regardais les traits si parfaits de Lola, ses seins pleins se soulever à chaque respiration, ses formes que j’avais cataloguées de rondeurs qui, à présent, charmaient ma vue. Sa peine me crevait le cœur. 

Je ne vais jamais pouvoir attendre deux jours comme demandé. Si je ne tente rien, je regretterai ce temps « perdu ». 

Faisant fi de mes doutes, je déposai un léger baiser sur sa peau et me levai aussi doucement que possible. J’avais besoin de passer mes nerfs sur quelqu’un. J’espérais bien que ce ne soit pas le premier venu, mais le démon qui possédait sur lui l’odeur de Lola et son auréole aux senteurs de soleil. Mes rétines s’imprégnèrent de son image. Nourri des battements qui affolaient mon cœur, je sortis à pas de loup, bien décidé à revenir avant son réveil.

19

– Valentin –

J’avais beau me dire qu’il me fallait user de mon instinct, au bout de quelques heures, je devais avouer ma défaite en matière d’enquête. Soit mes inquiétudes concernant le futur de Lola me bousillaient les neurones, soit j’étais simplement mauvais à ce petit jeu du chat et de la souris, surtout quand je ne voulais pas devenir la proie. Durant mes cours, j’ai appris à trouver l’âme sœur des humains, pas à traquer les gens. Pourtant, dans les actes, j’étais assez proche des démons, puisque seul le résultat comptait. Ça ne m’avait jamais vraiment miné, alors qu’aujourd’hui, je n’arrivais plus à agir en égoïste. Si j’avais eu connaissance du poids de mon changement, je ne serais pas passé tout de suite du côté obscur de l’empathie. Je jouais à un jeu qui me dépassait et me retrouver dans l’équipe des néophytes ne m’emballait pas particulièrement.

Je jetai un coup d’œil à l’auréole rouge qui ceignait mon poignet. Il y a peu, j’aurais poussé n’importe qui sous les roues d’un camion, tant que cela pouvait ajouter du poids dans la balance de l’amour. Je me rendais compte à présent que je me fichais de sa future couleur, qu’il n’y avait qu’une chose qui m’importait : Lola. Ce que l’on ressentait l’un pour l’autre était tout simplement inestimable à mes yeux. Ce sentiment commun n’avait pas de prix, mis à part, peut-être celui de mon sacrifice, s’il fallait passer par là. Mais je ne me considérais pas complètement idiot non plus. Si je désirais ardemment partager chacune de nos minutes, ce n’était pas pour tout gâcher. Néanmoins, garder cette option en tête comme l’ultime acte de mon lien avec mon ange Lola me permettait de ne pas sombrer dans la déprime. Je ne voulais pas retourner la voir en vaincu. Je ne voulais pas non plus prendre le risque qu’elle se réveille seule, bien que j’aie gribouillé un mot à la va-vite sur la porte d’entrée, dans l’espoir qu’elle attende sagement mon retour. Après un soupir, je plongeai dans les ruellesles plus mal famées de Chamonix, c’est dire qu’il ne fallait pas escompter tomber sur un caïd du coin, roi de la dope frelatée, mais plutôt sur du voyou local. Chaque esprit néfaste pouvait me rapprocher du démon qui collectionnait les biens d’autrui. Rien qu’à y penser, la haine m’envahit et, pour une fois, je ne cherchai pas à l’étouffer. Bien au contraire ! La haine attire la haine. Mon odorat s’affinait, et je sentis même un relent d’amour nouveau dans des battements de cœur effrénés. À tout hasard, je m’en approchai. Un collègue venait d’œuvrer. M’en désintéressant, je scrutai les environs, dans l’expectative de voir arriver celui qui avait coupé les ailes de ma belle. Les amoureux s’éloignèrent, et l’ange disparut, sain et sauf.

Merde ! Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour un coup de pouce du Destin, hein ?

Un déplacement d’air frétilla dans mon dos. Je sentis le parfum sucré de mon mentor, avant de me retourner.

*** *** 

– Lola –

Je me réveillai seule, et la panique me submergea, tiraillée par un mauvais pressentiment. Je m’extirpai vivement du canapé et me retrouvai à genoux, fébrile. Les membres tremblants, je me relevai tant bien que mal. 

— Valentin ?

Je le cherchai dans tout l’appartement, jusqu’à tomber sur la porte d’entrée.

Je reviens très vite, attends-moi là. 

Ton Valou

Je décrochai la note écrite sur du papier à lettres fleuri au parfum de rose. Pour un peu, j’en aurais presque ri, mais quelque chose clochait. Mon regard glissa jusqu’à mon poignet nu, tatoué des doigts du monstre. La perte de l’auréole me noua le ventre. Je ne voulais pas décéder une seconde fois et rejoindre le néant. À n’en pas douter, l’absence de Valentin y était liée. Imaginer qu’il puisse perdre la vie pour tenter de récupérer la mienne me souleva le cœur. Mon énergie céleste me quittait pour faire de moi un être de l’entre-deux, et je n’avais même plus la force d’étendre mes ailes. Impossible pour moi de le rejoindre. Cependant, il restait bien une chose que j’étais en mesure de faire : prier.

Les yeux fermés et le visage tourné vers le ciel, j’entonnai un chant de protection pour le soutenir dans sa tâche.

Tu vas t’en sortir, je le sais. 

Tout mon être l’accompagna de longues heures, jusqu’à sentir les derniers soupçons de vitalité m’abandonner.

20

– Valentin –

Il se tenait là, dans son aube impeccable et lumineuse. Le regard serein, les traits paisibles. Tout l’inverse de moi.

— Jophilin.

— Val, répliqua-t-il, aussi laconiquement, rajoutant un sourire énigmatique.

— J’espère que tu as de bonnes nouvelles, grommelai-je pour la forme, déjà agacé par la supériorité qu’il me jetait à la figure.

Soudain, une lueur bleutée apparut à mon poignet. Je détaillai mon bracelet, sans comprendre la raison de ce phénomène, puis ramenai mon attention vers ses iris azur.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— Tu n’as donc pas saisi ? Vraiment ?

— Je suis passé au rang supérieur ? hoquetai-je, incrédule, en sentant un regain d’énergie picoter ma peau.

— L’évolution ne se lie nullement au nombre de réussites. Viens, allons retrouver le démon et récupérer le bracelet de ta bien-aimée. Nos éclaireurs l’ont enfin retrouvé.

Mes yeux restaient exorbités face à cette attitude complice, je ne reconnaissais pas là mon intarissable mentor. Sans en dire plus, il saisit mon avant-bras et nous matérialisa au cœur des ténèbres. Ça empestait la mort à plein nez.

— Deuxième niveau, chuchota Jophilin.

Ça y est, pour la première fois, je demeurais sans voix involontairement. Mon regard dut parler de lui-même, car il poursuivit ses explications en chuchotant.

— Ça fait une heure qu’on l’a localisé.

— Une heure ! marmonnai-je, les dents serrées. Il a peut-être déjà filé !

— Ce démon vole nos auréoles pour créer un portail de son monde au nôtre. Lui aussi espère sans doute changer de niveau en démontrant son implication. Seul, il n’y arrive pas et il vient de le comprendre, car un second démon s’est allié à lui pour retenter l’expérience. Ils n’ont pas bougé depuis. Dans leur échec, un anneau s’est brisé. Émilia nous a quittés… C’est ce qui nous a permis de définir leur localisation.

Figé par ces sinistres informations, je fixai les abysses.

— Ils sont proches, Val, es-tu prêt à rejoindre la brigade d’intervention pour les éliminer ?

À ces paroles, mon cerveau se remit à fonctionner. Puis, sans l’ombre d’un doute, j’étendis mes ailes en acquiesçant.

Mon Dieu ! Je rêve ou quoi ? Elles ont grandi !

J’allongeai les membranes et découvris leur nouvelle élasticité. Mon mentor m’imita et, comme chaque fois, je restai subjugué par leur blancheur et la finesse des détails. Dans son regard, je perçus une détermination identique. Il s’envola. Je le suivis. Il nous fallut peu de temps pour repérer leur odeur putride mêlée à d’autres volutes célestes, dont celle de Lola. Ma rage se consuma, se lia au désespoir, puis se ferra à mon désir d’éliminer une menace pour les cieux.

Le groupe d’intervention combattait déjà. L’espoir me collait à la peau comme une armure. Jophilin déploya ses ailes en avant et propulsa vers eux une multitude de plumes nacrées aussi affûtées que des rasoirs. Comme mes camarades, je les imitai et trempai sans vergogne mes plumes dans le sang impie. 

21

– Lola –

Assise en boule près de Yoan, devant un téléfilm de Noël qui m’aurait d’ordinaire plu, je ne parvenais pas à m’enlever Valentin de la tête. Je caressai une aile avec nervosité, et une nouvelle plume me resta dans les mains. Je déglutis et l’ajoutai à la pile déjà significative qui s’amoncelait sur la table basse. Mon protégé poussa un long soupir d’envie en voyant l’héroïne avoir un coup de foudre à la patinoire, et je l’imitai pour une tout autre raison. Je m’affairai à me ronger un ongle avec application, l’estomac noué. L’attente allait me tuer, dans tous les sens du terme. Pourquoi Valentin n’était-il pas encore rentré ? Il avait dû s’absenter dans la matinée, et les derniers rayons de soleil s’étaient éteints depuis plus de quatre heures. Me repassant les cinquante-huit scénarii envisagés tout le long de la journée, une bouffée de chaleur insupportable me fit bondir d’angoisse du canapé. Les jambes flageolantes tant en raison de la perte d’énergie que de la peur qui me tenaillait, je me rendis sur le balcon.

Faites qu’il revienne en vie et qu’il aille bien, je vous en prie, suppliai-je mes collègues.

Les coudes sur la rambarde et le menton dans les mains, j’observai les rues illuminées. L’Arve, la rivière traversant la ville, s’écoulait en un bruissement constant qui accompagnait les musiques de Noël. Les passants prenaient garde à ne pas glisser sur les plaques de verglas formées par la pluie. Quelques incertains munissaient même leurs chaussures de crampons qui craquaient sur les pavés de granit. Tous avaient des points en commun. Des écharpes et bonnets enfoncés jusqu’aux oreilles ainsi que la mine réjouie ou stressée propre aux fêtes. Parmi les badauds, mon regard fut attiré par deux silhouettes lumineuses. Jophilin et Valentin, sains et saufs. Je me rattrapai à la rambarde, les jambes coupées. Mon ange me remarqua et bondit dans ma direction avec une telle force que j’en restai pantoise. Il atterrit souplement près de mes mains et descendit sur le balcon à mes côtés. Je retins un cri d’effroi en notant qu’il était taché de sang.

— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas le mien.

Évidemment, j’aurais dû y penser : les anges ne saignaient plus. Je constatai aussi qu’il émanait de lui une odeur de soufre qui confirma mes soupçons. Il s’était aventuré dans les entrailles de la Terre.

— Tu vas bien ? hoquetai-je, trop focalisée sur son visage pour me rendre compte qu’il me prenait les mains.

— Oui, souffla-t-il, le regard tendre. Nous étions nombreux. Nos cibles n’ont eu aucune chance.

— Et Jophilin ?

— Nickel. Il est parti restituer les auréoles à leurs propriétaires. Il en a pour un bout de temps…

Une bouffée d’énergie me submergea. Je me sentis de nouveau entière et moi-même. D’instinct, mes yeux se posèrent sur mon poignet qui arborait fièrement son auréole. Survoltée, je me téléportai à l’intérieur de l’appartement, dans la rue auprès des passants, pour revenir vers mon Valentin.

— Tu l’as fait ! soufflai-je, en enfouissant mon nez dans son cou.

Il me rendit mon étreinte avec force et m’embrassa les cheveux. Je m’étirai les ailes et constatai avec joie qu’elles s’étaient remplumées, plus brillantes que jamais.

— Merci ! Merci pour tout.

— Et tu n’as pas tout vu ! se réjouit-il, en ouvrant les siennes. 

J’en restai bouche bée. De longues ailes d’un blanc si doux prirent place dans son dos. 

— J’ai changé de niveau ! s’exclama-t-il. Va falloir te bouger un peu ou bien je vais encore rester le meilleur.

— Comment ça, « encore rester » ? Je rêve ou t’es en train d’insinuer que tu l’as toujours été ?

Il me lança un regard éloquent, rieur.

— Et pourquoi elles sont pas toutes dégueu, comme ton corps ? répliquai-je en montrant du doigt ses ailes d’un air faussement boudeur, sachant pertinemment qu’il n’en pensait rien.

— Nouvelle fonction autonettoyante !

— Wouaaaah. 

— Eh ouaip !

— Dommage que tout ne le soit pas, lui tirai-je la langue. 

— Il paraît que c’est le cas chez les anges en couple.

Je penchai la tête.

Hein ? Mais qu’est-ce qu’il raconte encore ?

— C’est pour qu’on prenne notre douche ensemble, susurra-t-il, en me gratifiant d’une œillade mutine.

Il posa un bras conquérant dans mon dos, et j’éclatai de rire. N’importe quoi… Néanmoins, je l’entraînai, déterminée, dans la salle d’eau, sans omettre d’endormir Yoan sur le canapé.

De l’intimité, que diable !

— Je vais te laver des pieds à la tête, tu vas voir !

— N’oublie rien, surtout. Je compte sur toi.

22

– Lola –

Je fis apparaître des patins à mes pieds et m’élançai sur la piste glacée mise en place spécialement pour Noël, sur le terrain de foot qui bordait la patinoire olympique. Drôle d’idée. Il fallait croire que le plein air attirait davantage les foules en ces jours polaires. Je me tournai vers Valentin pour admirer sa grâce naturelle et m’esclaffai. Il marchait au lieu de glisser.

— Si tu fais comme ça, tu vas…

Il perdit l’équilibre et s’étala sur le dos.

— … tomber. Tout va bien ?

— Redis-moi pourquoi on est venus là, déjà ?

Je souris de toutes mes dents. J’adorais quand il bougonnait. Trop craquant !

— Dans le film que Yoan regardait hier soir, les protagonistes se rencontraient sur la glace. Son cœur semblait envieux. Du coup, je lui ai insufflé un rêve romantique à la patinoire dans l’espoir qu’il s’y rende.  

— Je vois. Et pourquoi nous, on participe aussi ?

— Tu connais le romantisme ? répliquai-je, un sourire un coin, espérant le motiver un peu.

— Mouais, vite fait.

— Allez, hop hop hop ! Regarde mes pieds. Tu vois ? Je les fais glisser.

— Me prends pas pour un idiot, s’il te plaît, me prévint-il.

— Sinon ?

— Sinon, je vais t’en faire voir de toutes les couleurs ! me sourit-il comme s’il prévoyait de me dévorer.

— Encore faut-il pouvoir me rattraper, le taquinai-je, en tourbillonnant autour de lui. Ça t’en bouche un coin, hein ?

— Ah, ça…

Le pli entre ses deux yeux me confirma qu’il était contrarié que je le batte dans un nouveau domaine.

Je m’éloignai faire un tour de piste, tandis qu’il galérait à avancer de trois mètres. De mon côté, je traversais la mer de gens comme s’ils n’étaient pas là. Quand je le rattrapai, je lui sautai sur le dos, et il tomba en avant.

— Lola ! râla-t-il.

Je lui mordillai l’épaule, seulement habillée d’un polo noir.

— Quand tu seras bien rodé, on pourra se matérialiser, pour corser un peu les choses.

Les lèvres contre sa nuque, je le sentis déglutir.

Fufufuh.

Quand il pensait que je ne le voyais pas, il battait du bout des ailes pour s’aider à garder l’équilibre et ne pas se laisser distancer. Un peu plus tard, il feignit même de glisser, alors qu’il flottait. Au moins, il avait arrêté de ronchonner.

Main dans la main, on ne comptait plus les tours de piste ponctués d’échanges enjoués. Parfois, il m’embrassait les cheveux, tour sourire. J’adorais ça.

Soudain, juste devant nous, Yoan rattrapa une femme qui tombait à la renverse à côté de lui. Une main dans le bas du dos, une autre sur son bras, il resta figé, à la regarder d’un air béat.

— Je suis désolée, souffla-t-elle.

— Il n’y a pas de mal, la rassura-t-il, en l’aidant à reprendre son équilibre. Tout va bien ?

— Oui, lui sourit-elle, les yeux happés par les siens. Oui, merci.

Une bulle se forma autour d’eux, les gens passant à un bon périmètre.

— Comment vous appelez-vous ?

— Tiphaine, et vous ?

— Yoan.

Leur cœur chanta une très belle mélodie, celle du coup de foudre. Valentin serra ma main dans la sienne, et une larme de bonheur roula sur ma joue.

23

– Valentin –

La téléportation nous prit par surprise. À peine avions-nous perçu l’appel que nous nous trouvions déjà au cœur des cieux, dans le bureau des mentors. Jophilin nous attendait ainsi que deux hauts dignitaires en retrait. Soudain, je me sentis dans mes petits souliers.

Où avions-nous encore merdé dans nos missions ?

— Val, Lola, asseyez-vous.

Aussi raides que des piquets, nous nous exécutâmes dans la seconde, le regard de ma délicieuse ange me piquait l’épiderme. Je sentais sa pression jusque dans ma chair.

— Félicitations pour ta réussite, Val ! Megan et Isa se sont avoué leurs sentiments après leur premier cours en duo, et les baisers qui s’en sont suivis ont confirmé leur attachement l’une pour l’autre. Elles sont parties dans de grands projets, dont une vie en commun.

Soulagé par ce début de discussion, je hochai la tête. L’envie de serrer la main de Lola me prit soudain, et je dus me réfréner pour ne pas passer à l’acte face à eux. 

— Lola, félicitations également ! Même si ton protégé a réalisé une bonne partie de ton travail, tu l’as aiguillé comme il convenait.

Son sourire illumina la pièce, et je l’imitai comme un benêt, m’en rendant compte trop tard, lorsque les trois regards se figèrent sur moi.

Oui, ben, ça arrive parfois de se lâcher, non ? Alors, arrêtez de me fixer, nom de nom !

Le plus gros des trois se racla la gorge et, après nous avoir considérés à tour de rôle, fit jouer sa voix de baryton, qui nous impressionna autant que sa question.

— Je suis le chargé de mission et je désirais savoir si, désormais, vous comptiez œuvrer en duo. Dans ce cas-là, je transmettrai vos dossiers à mon camarade, ici présent, qui s’occupe des cas complexes, vu que vous vous en sortez plutôt bien avec ce genre de protégés. Avec votre taux d’amour, cela devrait faciliter les réussites.

— Allez-vous officialiser et travailler ensemble ? résuma Jophilin.

Je rivai un œil vers Lola qui me dévisageait déjà. Trop chamboulé pour percevoir clairement son souhait dans ses iris, je saisis sa main, cherchant les mots justes.

— Tu veux ? commençai-je, la gorge serrée. Enfin, ça te dirait de continuer à bosser avec moi, ma Lola ?

Pour toute réponse, elle se précipita dans mes bras devant tout le monde ! Faisant fi du protocole, je l’enlaçai, le nez enfoui dans son cou, humant sa peau comme un drogué en mal de shoot.

— François, transférez leur dossier, je vous prie, je pense que c’est suffisamment éloquent, constata Jophilin.

— En effet. Bienvenue dans mon équipe. Je vous octroie deux jours de repos avant de vous revoir au bureau à la première heure, conclut celui vers qui j’eus à peine le temps de relever les yeux qu’il se désagrégeait déjà vers un ailleurs.

Les autres l’imitèrent sans attendre, nous laissant la salle rien que pour nous.

— Ça sera un gros changement dans nos habitudes de vie, susurrai-je, en caressant ses cheveux, mais c’est très excitant aussi. 

— Quand je pense à notre premier jour ! s’exclama Lola. Je crois que je me serais bien payé ta poire, si tu m’avais dit qu’on finirait ensemble.

— Je ne regrette rien, même si j’étais un autre ange à cette période. Je n’aurais jamais changé sans toi.

— Même pas la perte de mon auréole ? grogna-t-elle, en surjouant sa moue boudeuse.

Je ris, l’enserrai plus fort encore et claquai un baiser sur sa bouche, omettant de répondre.

— Et si on copiait Megan et Isa ? soufflai-je à son oreille, tout en mordillant son lobe.

— Vrai de vrai ?

— Hum, hum, murmurai-je, occupé à descendre ma ligne de baisers jusqu’à sa clavicule.

Dans la seconde, elle nous téléporta chez elle, directement dans sa chambre. Je partis d’un éclat de rire en l’entendant hurler à son chien d’oublier ses pantoufles, qu’elle avait autre chose de plus urgent en tête.

— On peut déjà tester mon chez-moi, puis chez toi avant de chercher un endroit plus grand si besoin. Au fait, t’es au courant que j’ai un faible pour les fêtes de Noël ?

— Lola ? 

— Oui ?

— Tu parles trop, rétorquai-je, en la poussant sur le matelas, un sourire narquois aux lèvres.

Noël ou pas, je te promets que ce sera ta fête chaque jour, mon ange.

24 

– Lola –

— Mon beau sapin, roi des forêts, chantonnai-je, en décorant ses branches par magie depuis le canapé. 

Je frottai les doigts d’une main en rythme, tandis que, de l’autre, je caressai le poil soyeux de Titou qui m’avait tant manqué.

— Mon ange, me héla Val, en entrant dans le salon, les cheveux couverts d’or blanc.

— Oh ! Il neige ?

Il me lança un sourire énigmatique qui me colla des frissons.

— J’ai une petite surprise pour toi, me couva-t-il des yeux, faisant aussitôt cogner mon cœur. Ça te dit ?

De la neige, combinée à mon Valou… Évidemment que je suis partante !

— Comment je m’habille ? m’enquis-je, en me levant d’un bond.

— Tu verras sur place.

Ah, bon. Vu la neige qui siégeait en haut de sa tête, il devait vouloir nous emmener dehors.

— Titou, mes bottines montantes et mon bonnet, s’il te plaît, chantonnai-je.

Mon chien étendit ses ailes, la queue frétillante, et fila dans l’entrée à la recherche de mes biens. Je m’en parai un instant plus tard et le remerciai d’une caresse.

— Prête ? s’enquit Valentin, en m’ouvrant les bras.

— Prête ! lui assurai-je, tandis que je m’y blottissais.

La seconde d’après, nous nous trouvions devant un chalet cosy bordé d’un jardin enneigé, le tout à l’abri des regards grâce à une haie de thuyas. Une pergola chauffante surplombait un lit à baldaquin king size où trônait un somptueux repas. La structure était ornée d’une multitude de petites bulles de verre contenant des bougies chauffe-plats qui illuminaient la couche. Ma poitrine se serra de bonheur et d’émotion. Il avait prévu tout ça. Pour moi.

Partout où mon Valou passe, mon cœur trépasse.

— Et si tu préfères, on peut aussi se rendre à l’intérieur.

Je secouai la tête.

— C’est parfait, le rassurai-je en le menant sous l’abri avec entrain.

On prit place sur le matelas. La neige tombait tout autour de nous en une valse lente.

— C’est merveilleux ! gazouillai-je, alors que résonnait une musique instrumentale de Noël.

— Ça te plaît ?

— Et comment !

Je me penchai sur lui, attentive à ne pas renverser le plateau rempli de victuailles, et l’embrassai d’un baiser chaste. Il était d’abord question de manger !

Entre le fromage et le dessert, dans le but de faire une pause et inspirée par la chanson emblématique de Mariah Carey, je lui proposai d’échanger nos cadeaux. Je lui tendis le mien qu’il déballa d’un geste vif. En lisant le titre du livre, il s’esclaffa :

— « Comment supporter une personne exubérante quand on est taciturne ». 

Je papillonnai des yeux, ravie de mon petit effet. Puis il invoqua un paquet que j’ouvris avec intérêt.

— Une grenouillère en pilou pilou ! m’extasiai-je.

— Oui. Tu permets ?

— Bien sûr !

Il m’en habilla par magie. Lorsque je relevai la tête vers lui, il portait la même.

— On est assortis ! pépiai-je de ravissement, quand il me vola un baiser.

— Et si tu veux bien, j’aimerais qu’on s’échange une plume pour t’avoir toujours près de moi.

Mon cœur cessa de battre un instant et fut bientôt relancé dans une course effrénée. 

— Oui ! Oui, ça me plairait ! balbutiai-je, en me penchant vers lui.

Il déplia une aile dans ma direction, et je l’imitai, nous entourant mutuellement. Je glissai mes doigts dans sa blancheur immaculée et les dirigeai d’instinct vers l’une d’entre elles. Il reproduisit mon geste, et son contact me provoqua un frisson de plaisir.

Je la lui décrochai et la plaçai à l’endroit où il avait pris la mienne. Nos énergies se mélangèrent, et une douce chaleur m’envahit. Comblée de bonheur, je me jetai contre lui, la larme à l’œil. Il tomba à la renverse et, du pouce, essuya ma joue. Une main dans le creux des reins, il m’embrassa, et je lui rendis son baiser.

— T’es le meilleur, glissai-je à son oreille. Bien meilleur que moi.

Il me sourit jusqu’aux oreilles. Je venais de toucher un point sensible. Il débarrassa le lit du plateau d’un frottement de doigts, et je me calai plus confortablement à califourchon sur lui.

— Je crois qu’on ne va pas les porter bien longtemps, ces grenouillères, taquina-t-il, en faufilant sa main entre le vêtement et mon épaule.

— Il semblerait, confirmai-je, en glissant la fermeture éclair le long de ses pectoraux.

— On monte le chauffage ?

— Bonne idée.

— Merci de m’aimer, ma Lola, avoua-t-il, en me serrant contre lui. 

Des papillons dans le ventre et ma bouche sur la sienne, il me chatouilla de la langue. 

Make my wish come true… 

All I want for Christmas is you, chantonnai-je contre ses lèvres.

Il n’en fallut pas plus pour rompre le fil ténu de sa raison.

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